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La petite histoire du mot "dépression" et de la maladie |
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Je me suis amusé à reprendre quelques définitions du mot "dépression". Ce n'est pas simplement pour m'écarter systématiquement du pratico-pratique auquel nous serions à priori confinés, dans une incertitude et une compréhension limitée, laissant le soin aux psychiatres de faire de la science et de nous défaire de la responsabilité de traiter nos patients. C'est parce que je crois, et les différentes éditions du DSM en sont certainement le témoin le plus patent, que sous le terme de "dépression" persiste un flou considérable qui n'a rien d'artistique. Vu de près, qu'est-ce que ça donne ? En 1872/76, ça n'existe même pas au sens figuré ou métaphorique dans la référence par excellence qu'est le Littré. En 1904, le Larousse laisse paraître un sens figuré, lui même dérivé d'un emploi du XVIIIème siècle qui déjà prend le sens de dépréciation. Mais l'expression du début du siècle est intéressante parce que fragmentée sous deux rubriques différentes : un emploi "littéraire" où le sens figuré s'applique à l'âme sans pour autant être rattaché à une pathologie quelconque, et un emploi dans le domaine de la pathologie qui parle de diminution, d'affaissement des "forces", laissant dans l'indétermination complète entre forces physiques et force "morale". Il n'est pas question de psychologie. Le constat est d'autant plus intéressant que l'édition de 1928 du même "Grand Larousse Illustré" reprend mot pour mot celle de 1904. Or il y a, à cette époque, belle lurette que Freud et ses disciples ont repris à leur compte une terminologie presque exclusivement d'origine germanique dans laquelle, derrière l'impérissable distinction entre psychoses et névroses, l'adjectif "dépressif" se fait une place grandissante. Nos chers voisins psychiatres (avant Freud) sont qualifiés par les psychiatres français de "psychologistes" par opposition à la position française qui est, elle, d'inspiration médicale : en France, on parle de "maladies mentales" en en recherchant les étiologies dans des lésions neurologiques et non d'altérations psychologiques implicitement dénuées de tout rapport avec une hypothèse lésionnelle. Autant les Pinel, Sémelaigne, Magnan, Royer-Collard et autres "Aliénistes des Hôpitaux de Paris" en tiennent pour les maladies psychiatriques comme liées à des anomalies physiques ou biologiques des différents systèmes nerveux (central, sympathique et para-sympathique) autant les Allemands sont encore influencés par l'antique dispute entre philosophie et médecine pour savoir à qui appartient le domaine des "maladies de l'âme". En 1928, le Larousse ne fait pas état des travaux de Kraepelin parce que ce n'est pas un dictionnaire des termes médicaux bien sûr, mais surtout parce que l'événement fondateur de la nosologie de ce qui deviendra peu à peu notre "dépression" ne bénéficie d'aucune transmission vers la France, d'autant plus que, même en Allemagne, cette nouvelle nosologie est vivement combattue : c'est la disparition de la Mélancolie en tant que maladie qui est intégrée à la "folie maniaque-dépressive", la phase dépressive de cette "psychose" étant désormais nommée "dépression". Cet événement a lieu dans la huitième édition (1908/1915) du traité de l'allemand Emil Kraepelin, "Compendium de Psychiatrie", dont la première édition date de 1883. On voit la trace de cette nouvelle nosologie dans le traité rédigé plus d'un demi siècle plus tard par Henri EY et ses collaborateurs : le chapitre qui traite des "états dépressifs" s'intitule en 1967 et dans les éditions suivantes "États dépressifs et crises de mélancolie". Le DSM existe déjà (version I) qui précise dans sa quatrième version les liens nosographiques entre états dépressifs et l'antique mélancolie devenue partie des troubles maniaco-dépressifs sous la forme des épisodes maniaques, hypomaniaques, ou mixtes décrits au chapitre "Troubles de l'humeur". Pour nous, cette évolution de la nosologie est immédiatement importante dans le cadre pratique : jusqu'où peut-on parler d'épisode dépressif (dit majeur) ou de trouble dépressif (dit lui-aussi majeur) sans risquer de méconnaître son appartenance à une pathologie psychotique.Dr JP Rassinier |
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